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 Louis-Ferdinand CÉLINE - Entretiens avec le Professeur Y

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fred
Myron Bolitar
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Date d'inscription : 07/10/2009

MessageSujet: Louis-Ferdinand CÉLINE - Entretiens avec le Professeur Y   Jeu 27 Sep - 2:11


Le tome I de Féerie pour une autre fois n'ayant pas reçu le succès escompté, Céline veut accompagner la sortie du tome II (1955) d'un maximum de publicité et effacer le tort causé par toutes ses années d'exil en Allemagne et au Danemark. Il propose donc à Gaston Gallimard d'écrire lui-même son éloge sous la forme d'un petit roman proche de l'article de foi. Convaincu d’être un écrivain maudit, maltraité par son propre éditeur — ce qui sera une ritournelle des futures œuvres céliniennes —, Céline met au point un rendez-vous avec un auteur de la maison Gallimard pour jouer le jeu de l’« interviouwe ». Son interlocuteur imaginaire, le professeur Y, alias Colonel Réséda, qu’il s’est choisi bien hostile et médiocre — puisqu'il finit par perdre ses moyens et se pisser dessus —, fait figure de piètre « interviouweur » et de marionnette grotesque ; Céline doit lui souffler toutes les questions et lui rabâcher les réponses. Cette « interviouwe » est une façon de critiquer son propre éditeur et le climat littéraire ambiant.

Mon avis : Rafraîchissant, drôle, ironique, caustique, un Céline rigolo et qui ne prend pas de gants lorsqu'il déglingue aussi bien les écrivains sans style - académiques, se copiant les uns sur les autres ou n'apportant rien de nouveau à la littérature - que le public et son goût pour le "chromo", mais aussi le cinéma, l'Académie, les chansonniers de l'amour, entre autres choses. Il nous révèle aussi le secret de son style, toute la subtilité de son invention : le style émotif, l'émotion du langage parlé à travers l'écrit, qu'il considère comme son rail émotif, sa rame emportant tout le monde, pour un voyage en un seul trait, et dont le seul but est l'émotion.
"... tout dans mon métro émotif !... les maisons, les bonhommes, les briques, les rombières, les petits pâtissiers, les vélos, les automobiles, les midinettes, les flics avec ! entassés, "pilés émotifs" !... dans mon métro émotif ! je laisse rien à la Surface !... tout dans mon transport magique ! (...) j'embarque tout !... j'enfourne tout dans ma rame !... je vous répète ! toutes les émotions dans ma rame !... avec moi !... mon métro émotif prend tout ! mes livres prennent tout ! (...) mon métro bourré, si bourré... absolument archicomble... à craquer !... fonce ! il est sur sa voie !... en avant !... il est en plein système nerveux ! (...) à plein nerfs dans ma rame magique ! concentré !... j'ai enfourné tout !... mon métro à "traverses trois points"* emporte tout !... mon métro magique !... délateurs, beautés suspectes, quais brumeux, autos, petits chiens, immeubles tout neufs, chalets romantiques, plagiaires, contradicteurs, tout ! (...)

Bon et puis pour terminer, parce que même dans ce genre de tout petit bouquin, Céline est grandiose, je vous mets deux petits extraits vraiment savoureux vous allez voir !

" - Le lyrisme est peu français...

- Colonel, vous avez raison ! les Français sont si vaniteux, que le "je" des autres les fout en boule !...

- Et les Anglais ?... et les Allemands ?... et les Danois ?... ils se hérissent aussi au "je" ? au "je" d'autrui ?... comme vous dites ?...

- Oh ! réfléchissant... y pensant... ils sont peut-être plus sournois... plus discrets... c'est tout !... moins nerveux... mais le fait est universel : personne aime le "je" d'autrui !... Chinois, Valaques, Saxons, Berbères !... kif !... ainsi du caca, vous remarquerez ?... chacun supporte à ravir l'odeur de son propre caca, mais l'odeur du caca d'Estelle, que vous adorez, soi-disant, vous est beaucoup moins agréable !... "de l'air ! de l'air !" que vous hurlez..."


Ou encore, sur les chansonniers de l'amour...

" - Mais les chansonniers de l'amour !... tout leur est permis ! sapristis gâtés du lyrisme ! (...) tout ce qu'ils veulent de "je" !... jamais trop de "je" ! de leur cher "je" ! pensez ! ils ont l'Espèce avec eux ! toute l'Espèce ! troubadours à la Reproduction ! Printemps 365 jours par an !... un chansonnier de l'Amour vaut son poids de sperme !...

- Vous voulez étonner le lecteur ?

- Oh ! pas du tout ! je suis pas très modeste, Colonel, mais là, j'avoue, j'invente rien !... la bête à deux têtes est grotesque ! pas d'hier ! pas d'hier ! depuis que le monde est monde ! la bête à deux têtes est cochonne... qu'elle dit ! qu'elle prétend ! mais pas du tout !... en vérité ! elle est à rire ! voilà ce qu'elle est ! elle a pas la force du cochon !... de loin !... de très loin ! l'homme est qu'un pauvre va-de-la-gueule... aux exploits de l'amour !... sous-sous mouche même ! oui, Colonel ! sous-sous mouche ! sa petite épilepsie de l'Espèce ? pour l'Espèce ?... que de préparations !... que de petits cadeaux ! succions ! serments ! chichis ! et après ?... huit jours sur le flan ! le plus fragile système nerveux du règne animal !... la vérité ! la mouche à côté ? qui tire ses cent coups la minute ? une Titane, la mouche, Colonel ! une véritable Titane !

- Vous croyez ?

- Je pense ! toute la détresse de don Juan est de pas être puissant comme une mouche !"


Ça c'est une pensée !
En résumé, un bon petit livre, qui, comme Casse-pipe, se lit vite et sans grande difficulté, et est une bonne occasion de découvrir le style et la verve de Céline, tout en passant un très bon moment.

*Les Traverses trois points du rail émotif, c'est en fait les points de suspension que Céline utilise à profusion et qu'on lui a reproché des centaines de fois. Ils représentent un rythme, un souffle, une respiration, comme en musique, et c'est aussi là que naît l'émotion. Il appelle ça "le truc du métro-tous-nerfs-rails-magiques-à-traverses-trois-points."



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